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Mutinerie (part I et II)

Journal de bord – Cobra MkIII (modèle de location à rendre au système Olelbis)
3301.12.29 – Heget (au dessus d’un canyon vert)

Mutinerie. Les lettres s’inscrivent sur mon écran. Je ne suis même pas surpris. Les Corsaires ont toujours été de fortes têtes.

Je sentais la crise couver. L’Empereur Hengist mort, sa fille sur le trône, l’existence même des corsaires était menacée. L’Empereur Arissa nous tolère à peine. Nous sommes très loin de son idéal impérial. Mon contact au Sénat se faisait discret depuis quelques temps, de peur d’être découvert. Désœuvrés et sans surveillance, les corsaires ont fait ce qu’ils savent faire le mieux : ce qu’ils veulent.

Bref, ça sent le soufre. Et je ne dis pas ça à cause de l’étrange couleur du canyon que je survole et qui dégage effectivement, selon l’analyse, une douce odeur d’oeuf pourri et de jus d’ordure. Mon vaisseau flotte à 700km au dessus d’une planète dont j’ai même oublié le nom. Les Corsaires se sont réunis pour une petite fiesta. A 700km en dessous de moi, des frères d’armes viennent de mettre fin au programme Corsaire autour d’une caisse d’Indi Bourbon.

Disparaitre. Il faut que je disparaisse des écrans radar. Je ne sais absolument pas de quoi ils sont capables. En fait si, je le sais parfaitement. Le Con Soi Don Doc est encore à Sowathara. Le ‘Ten est à Olelbis. Je vais déjà faire le tour de mes autres planques pour effacer mes traces. Le Con Soi Don Doc attendra. Mes connaissances à Milne Orbital sauront me faire entrer. Pour le reste, je saurai me débrouiller.

Il faut que je me rende à Kamadhenu pour rencontrer mon contact au Sénat. Je n’oublie pas que j’ai une amnistie sur ma tête. Et je le formule comme une mise à prix car cette amnistie peut m’être retirée à tout moment. Il faut aussi que je contacte les Corsaires qui me sont encore loyaux. Tout n’est peut être pas perdu. Et puis ma régulière au bordel de Duronese risque de se languir de moi. Il faut que je me batte au moins pour elle. Une telle souplesse à ce prix-là, ça mérite que je fasse des efforts !

Journal de bord – Cobra MkIII (modèle de location à rendre au système Olelbis … un jour)
3302.01.06 – Paiwatec (Siddha Station)

Sans nul doute le meilleur restaurant de Paiwatec. Peut-être aussi l’un des plus mauvais de l’Empire, chose rendue possible car c’était probablement l’unique restaurant de l’unique station du système. Tous les autres établissements n’étaient que des distributeurs d’une gelée grisâtre, produite dans de grandes cuves à partir d’un concentré de vitamines, de minéraux et de protéines de divers animaux ne sachant pas nager. On oublie trop souvent que les mouches et les rats sont les premières espèces terriennes à être allées dans l’espace.

La vue était à couper le souffle. Littéralement. Quelques défauts d’étanchéité dans la verrière risquait à tout moment de vider l’air de la pièce en une fraction de seconde. On reconnaissait les habitués qui lançaient des “psssht” pour effrayer les clients de passage, dans l’hilarité générale. La planète autour de laquelle on orbitait était complètement insignifiante si on mettait de côté sa richesse – toute relative – en métaux. Elle ne méritait aucune autre description, à part des métaphores peu flatteuses.

Le corsaire avait donné rendez-vous à son contact au Palais Impérial dans ce bouis-bouis. Il ne l’avait jamais vu. Il savait uniquement que c’était un homme bien informé, et haut placé. Mais la situation était grave et méritait qu’ils se rencontrent en personne de manière discrète, loin des projecteurs et de l’apparat impérial. Un homme plutôt jeune, au profil aristocratique, entra dans la salle. Il parcourut les tables d’un regard dur et s’assit à la table.

— Vous êtes Jondo Kobran, le corsaire, affirma-t-il.

— Et vous, vous êtes …

— Agacé, répondit-il. Non mais pour qui vous prenez-vous ? De quel droit exigez-vous qu’on se voit. Les termes de nos accords sont pourtant clairs. Vous opérez. Je couvre vos traces. Aucune question. Aucun contact.

— Mais vous êtes pourtant venu, M. Agacé.

— Ne faites pas le malin, vous avez merdé, Kobran. Les mutins ont créé une flotte indépendante. Qui sait ce qu’ils vont faire maintenant ! Ils sont hors de contrôle, s’emporta-t-il. Si ça arrivait aux oreilles de l’Empereur, nous serions tous pourchassés jusqu’aux confins de la Galaxie : eux, vous, moi.

Il se pencha vers son interlocuteur en s’appuyant sur la table et s’efforça de chuchotter, les dents serrés par l’énervement.

— Ecoutez moi bien. Elle ne vous aimait pas avant. Ça ne s’est pas arrangé depuis qu’elle est Empereur. Votre existence ne tient qu’à un fil, et ce fil, c’est qu’elle croit avoir mis fin au programme Corsaire et que vous avez été chassés en dehors des frontières de l’Empire. Et celui qui est chargé de la maintenir dans cette ignorance, c’est moi. Quand une flotte inconnue apparaît sur les scanners, on enquête. On interroge. On remue la merde. Cette merde que VOUS semez, et que JE dois nettoyer. Kobran, vous et vos officiers, vous n’êtes plus les hommes de la situation. Je ne peux plus vous couvrir. Les risques sont trop grands. Vous allez devoir vous débrouiller seuls.

Il se rassit. Le corsaire l’observa un moment et jeta un coup d’œil aux alentours. Puis d’une voix calme, il prit la parole.

— Mon garçon, je ne sais pas qui tu es. Mais laisse moi te dire quatre trucs. De un, qu’Arissa ne nous aime pas, ça nous chagrine beaucoup, parce que nous, on adore son petit air de maman coquine. De deux, c’est bien gentil à toi de nous torcher le cul et on veillera à ce que tu ne perdes pas la main. De trois, je crois qu’il vaut mieux pour tout le monde que tu laisses parler les grandes personnes.

Sur ces mots, le corsaire désigna du menton une autre table, au fond de la salle. Le jeune homme se retourna.

— Ça… ça…. ça fait trois, bredouilla-t-il en blêmissant.

— Ah oui, reprit le corsaire. De quatre, moi c’est pas Kobran, c’est Kaymel Kan. Kobran, c’est le gars là bas, avec un laser sous la table pointé sur les couilles de ton patron.

Le vieil homme finit tranquillement sa soupe et leva des yeux amusés vers Jondo Kobran. Le corsaire plissa les yeux et pencha la tête, signe d’une intense réflexion pour tenter de reconnaître celui qui se cachait derrière ces habits vieillots et ce visage artificiellement fatigué. Il redressa la tête, signe que sa recherche avait abouti.

— Je vous reconnais maintenant. J’aurais dû m’en douter.

— Comment avez-vous su ? demanda le noble impérial qui ne semblait pas du tout effrayé.

— Votre vaisseau, trop propre, trop ponctuel, répondit le corsaire.

Au même moment, le vaisseau du vieil aristocrate s’encadra dans la verrière du restaurant. Wawar fit négligemment un salut militaire depuis le cockpit, avant de repartir faire des cabrioles autour de la station.

— Votre attitude détendue. C’est un coupe-gorge ici et on ne mange jamais en ne regardant que son assiette. De toute évidence, on veille sur vous. Enfin…

Jondo désigna les portes d’entrée en pointant son pouce par dessus l’épaule. De grands gaillards se tenaient près des portes, l’air un peu raide. Probablement à cause de la lame qu’on tapotait entre leurs cuisses. Derrière eux, les visages des corsaires Shep, Jis Kahar et Bouricofus saluèrent discrètement d’un clin d’œil.

— Et enfin, votre manière de boire votre soupe. Les gens de passage font toujours une mine dégoûtée et ceux du coin n’en prennent pas, ils savent ce qu’il y a dedans. Jondo marqua une pause. En fait, je pense plutôt que vous savez ce qu’il y a dedans, et que ça vous rappelle de bons souvenirs. Un homme de votre trempe et avec vos états de service a dû bien connaitre ce genre d’endroit.

L’homme s’appuya sur son dossier et croisa les bras. Il acquiesça de la tête d’un air connaisseur.

— Votre réputation n’est pas usurpée. Je ne me suis finalement pas trompé sur votre compte. Venons en aux faits. Que voulez-vous ?

— Je vous retourne la question. Que devient le programme Corsaire ?

— Il est mort et enterré bien évidemment. La Flotte Impériale combattra avec fierté et honneur sur tous les champs de bataille et n’a que faire d’une bande de dégénérés de la gâchette semant le chaos sur le territoire fédéral et affaiblissant ainsi la trêve entre nos deux gouvernements, répondit-il. L’Empereur Arissa a souhaité la fin des Corsaires, et c’est ce qui a été fait, continua-t-il. On n’en trouve plus trace nulle part dans la galaxie. Et on ne risque pas d’en retrouver de si tôt.

Jondo Kobran hocha la tête puis se leva. Il tendit la main.

— Les Corsaires sont donc morts, déclara-t-il.

Le vieil homme se leva et serra chaleureusement la main de Jondo.

— Vive les Corsaires.

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