vaisseau clipper

Corsaire !

Journal de bord – ASP Explorer “Eniyi Arkadas”
3301.02.13 – Zelano (Shavyrin Terminal)

On sous-estime l’utilité d’une cape. Alors certes, elle tient trop chaud, on marche constamment dessus et elle se coince dans les portes automatiques. On développe aussi une méfiance toute particulière pour tout ce qui est ventilateur, aspirateur ou tout autre de ces vicieux dispositifs rotatifs. Mais une cape, c’est une serviette à portée de main qui vous suit partout. Et quand on a trop bu … Et bien c’est très pratique, même en considérant les frais de pressing.

Bref, j’ai écumé toute la frontière impériale autour de LHS 1122, à serrer des pognes, à payer des tournées, à éliminer les gros durs du coin, à combattre aux côtés de nos troupes. J’ai aussi passé un temps non négligeable à ensemencer toute cette belle jeunesse aristocratique curieuse (et naïve) de ce qui peut se passer dans un spatioport. Note pour plus tard : écrire un manuel de l’amour en apesanteur. Ah merde, ça enregistre encore dans le journal de bord là ? Comment on efface avec ce machin ? Effacer. Effacer. Putain, on y comprend plus rien avec ces interfaces vocales. Effacer Effacer. Supprimer bordel !!! Retour arrière retour arrière. Non n’écris pas ça stupide machine. Va mourir ! … Ah ça devrait être bon.

J’ai donc été au service de l’Empire pendant plusieurs semaines. Mes petits délits passés avaient rendu les autorités plutôt méfiantes à mon égard. Jusqu’à être considéré comme inamical. Après mes exploits, j’ai de nouveau droit aux blagues vaseuses des autorités lorsqu’ils me scannent et au petit coup de polish gratuit des mécanos. J’ai même été promu Vicomte. Le menton et le verbe haut, la démarche assurée. Je me surprends à parler de moi à la troisième personne… Non en fait pas du tout. La seule marque de déférence que j’ai pu constater c’est au bar : “et une bière pour le Vicomte”.

Bref, je suis presque redevenu quelqu’un. Enfin c’est ce que je croyais.

Lors de la dernière mission, je devais récupérer des transmissions rebelles pour le compte de la faction dirigeante du système et de la station de Shavyrin, mission réalisée avec une célérité et une efficacité toute vicomtesque. Je me présente donc devant le sas, en mode silence pour ne pas qu’on me retarde inutilement quand Ron Buckanan me scanne. Ron … Je me demande encore comment il parvient à rentrer dans son Viper. Je lui demande sans cesse pourquoi il ne pilote pas un T9, il n’a jamais saisi. Il repère la cargaison et m’amende de 4000cr. Ah si … il avait saisi finalement.

Plus surprenant, mes commanditaires eux-même me traitent désormais comme personae non grata. Ils ont pourtant bien récupéré les transmissions demandées. Je n’y comprends plus rien. Pour tout l’Empire, je suis désormais considéré comme un contrebandier de la pire espèce.

Me voilà ainsi dans ce bar, roulé en boule dans ma cape durcie par le vomi séché. Vicomte … Dans ma main, je tiens encore une carte de visite en papier que m’a donné l’un des préfet de la station, juste après m’avoir notifié la longue liste de délits et de récidives me concernant. Drôle de symbole. Le texte est presque illisible, dilué dans une flaque d’un alcool bleuté de Flesk. J’arrive à déchiffrer difficilement “Devenez Corsaire”.

Journal de bord – Sidewinder “S0067382?
3301.02.18 – Siddha (Blaauw Orbital)

En centimètres. Le désespoir se mesure en centimètres. La connerie se mesure en centimètres. La cupidité se mesure en centimètres. La distance qui sépare le paradis et l’enfer se mesure en centimètres.

Je me réveille un beau matin. Je me sens bizarre, fatigué. Ma peau me semble sèche. Mes cheveux gras. Mes aisselles me démangent. Je passe ma langue sur les lèvres gercées : il me manque une dent. Je renifle, perplexe. C’est que je suis enrhumé par dessus le marché. Impossible. Ou alors… Merde. Un clone premier prix…

Comment est-ce possible ? Hier encore, je naviguais sur l’Eniyi Arkadas avec près de 23M de crédits. Je me souviens vaguement avoir remplacé mon matos classe C par du A, surtout le FSD. La raison d’être d’un ASP. Je me souviens que la facture avait été plutôt raide. J’avais décidé de refitter l’Arkadas en marchand pour renflouer un peu le cash. J’avais tout remplacé par du cargo, sauf le bouclier. Même l’ordinateur d’appontage y était passé pour gagner 4 tonnes. Tout me revient en rafale.

J’essaye de sortir du lit et de me lever. Une fois debout, je lâche un juron suffisamment dégueulasse pour que ma mère nie m’avoir mis au monde. Une jambe plus courte que l’autre. C’est un cauchemar, je vais me réveiller. Je me regarde dans un miroir. Une vague contrefaçon de mon visage grimace en face de moi. Même avec une gueule de bois, j’avais l’air plus beau gosse que ce type qui me regarde d’un air de dégoût visible. Jusqu’à la couleur de la peau est ratée. Premièrement, ce n’est pas la bonne. Deuxièmement, il y en a une différente pour chaque bras. Comment ai-je pu finir dans cette chair low cost ?

J’avais pris une cargaison de palladium, ce qu’il y a de plus rentable. J’ai hésité un petit moment mais finalement, je me suis privé de l’assurance pour embarquer quelques tonnes de plus. J’avais commencé à commercer sans aide d’appontage depuis quelques jours et j’avais quand même gardé le bouclier en sécurité. De plus, j’étais suffisamment armé pour tenir les pique-assiettes en respect. Après tout, un seul voyage et j’aurai suffisamment de crédits pour l’assurance du prochain voyage. Après un saut, je suis arrivé pile en face d’une station dont j’ai oublié le nom. Il n’y avait plus qu’à pousser un peu. J’ai donné un coup de boost un peu téméraire mais le train d’atterrissage allait me freiner avant le sas. Il a tardé à sortir, je suis arrivé très très rapidement sur l’entrée de la station. Trop pour corriger l’angle d’arrivée. J’ai tapé sur le coin de l’entrée. A quelques centimètres près, ça passait.

De toute évidence, ça n’est pas passé.

Incrédule après le choc, j’ai regardé mon cockpit crépiter d’étincelles et se vider de son air. Dans ma tête, mon compte en banque défilait à rebours, crédit par crédit. Toutes ces semaines passées défilaient elle dans le sens chronologique. Tous ces efforts, tous ces dangers. Tout ça … pour 1000cr et un Sidewinder usagé dans lequel un précédent malheureux avait vomi. A moins que ce soit moi.

Ma tête tourne. Je me rassois sur le lit, qui grince sous mon poids. Je dois bien peser dix kilos de plus la normale, et ce n’est pas du muscle. Un doute m’habite … Je baisse la tête, j’écarte mon caleçon d’un doigt. Je me mets carrément à gémir. Non non noooon. C’est pas vrai….

Quelques centimètres … Le désespoir se mesure en centimètres. Et sur les doigts d’une main.

Journal de bord – Lakon Type 6 “Tikon Express 003?
3301.03.12 – Système inexploré

Le silence règne dans le cockpit. Enfin le silence relatif d’un vaisseau en croisière supraluminique. Le ronronnement discret de la propulsion, quelques craquements dans la coque, quelques bips et pocs du système de navigation, ma respiration. Je suis bien.

Je suis parti quelques jours explorer les étoiles pour rompre la monotonie du transporteur de commerce. J’en avais besoin. Ressentir de nouveau l’immensité de l’espace et ne pas se cantonner à deux étoiles et deux stations.

A ma gauche, le siège du copilote est occupé. C’est très inhabituel mais je ne semble pas surpris. Sa combinaison de vol est toute aussi étrange : une sorte de grand manteau noir aux reflets bleutés et une large capuche couvrant toute sa tête. Une immense faux est posée négligemment par terre au pied du siège. J’entends soudain sa voix caverneuse, comme si elle résonnait dans mon propre crâne.

Je n’ai pas peur. Il* a plutôt l’air amusé.

– MERCI, me dit-il.
– Euh, merci pour quoi ?
– JE N’AVAIS JAMAIS VU CETTE ETOILE.
– Vous n’êtes pas sensé pouvoir aller partout où vous le désirez ?
– UNIQUEMENT LA OU ON A BESOIN DE MOI.
– Mais ce système est inhabité et les relevés n’indiquent aucune trace de vie.

Il se tourna vers moi, sans dire un mot. Il souriait franchement. Mais il n’avait pas le choix.

– Oh…

C’est à ce moment là que je me réveille en sursaut. Le soleil grossit dans mon cockpit, la coque est chauffée à blanc. Je tire le manche à fond et je mets plein gaz pour m’échapper de l’attraction de l’astre mortel dans un hurlement de moteur et de métal déformé.

Une fois sain et sauf, je coupe tous les systèmes. Le silence est revenu, seulement interrompu par les claquements de la coque reprenant sa température normale. Je reprends mes esprits. Je réenclenche les systèmes et je mets le cap vers Kured. Et sans trop y faire attention, je murmure entre mes lèvres.

– Merci.

Véridique, je me suis endormi en plein milieu d’un jump en jouant à ED et j’ai failli griller. Je m’en suis sorti de justesse. Au passage, un petit hommage à Terry Pratchett, mon auteur préféré, qui nous avait quitté ce jour-là.

Journal de bord – Imperial Clipper “Con Soi Don Doc”
3301.06.12 – Système avec beaucoup de lettres et de chiffres dans son nom

Plusieurs semaines déjà que les Corsaires ont choisi de suivre la princesse Arissa Lavigny-Duval. Pourquoi elle ? Je ne sais pas. Torval considère l’esclavagisme comme une source de revenus et non pas comme une mesure de justice, Patreus n’est qu’un mafieux faisant du racket avec une flotte impériale plutôt qu’une batte de baseball. Aisling n’est qu’une pimbêche superficielle. Arissa en revanche … Elle me fait penser à ma mère. Mais avec un petit air coquin qui éveille en moi des pulsions inavou… MERDE. Putain, je divague encore. Je regarde ma montre.

Mon Clipper tourne tout doucement. Le soleil vient illuminer le cockpit à intervalles réguliers. Tout est éteint sauf le système de survie. Les craquements des propulseurs qui refroidissent se sont tus depuis longtemps. Je devine à la lumière de la Voie Lactée le portrait d’Arissa au mur. Ça me fait penser à ces routiers de l’espace et leur calendrier d’Aisling Duval. Ah, c’est sûr, elle est plus jeune. Et cette chute de rein… Moi c’est juste les cheveux bleus qui me bloquent. J’avais une poupée gonflable avec les mêmes cheveux lors de ma dernière expédition d’exploration. Du coup, ça me rappelle constamment dans quel état je l’ai ramenée à mon retour à la civi…

Bordel. Je vérifie le niveau d’oxygène. Ca pourrait expliquer que je n’aie plus toute ma tête. A moins que ce soit les deux bouteilles d’Indi que j’ai descendu. Je regarde à nouveau ma montre. Et aussi ma réserve. 60%, et ça descend à vue d’oeil.

Peut être que je vais crever ici. Seul. Bêtement. Comme une merde. Je n’ai pas fait attention. J’avais un Fuel Scoop. Je ne craignais rien. Et pourtant … J’aurais dû faire gaffe, j’avais connu ça lors de mon expédition pour Eta Carinae. D’immenses déserts d’énergie, des naines brunes et des TTauri sur des centaines d’années-lumière. Je ne pensais pas en traverser aussi près du monde humain. 5% dans le réservoir. Quelques minutes d’énergie avant le grand froid. Je vais mourir dans mon clipper noir. Un cercueil classe, je vous l’accorde. J’espère ne jamais être retrouvé car ce n’est pas vraiment en costume que je pilotais mon cercueil.

L’ordinateur de bord détecte une sortie de saut et reproduit le son dans la cabine. Je bascule à la renverse. Il a reçu mon message de détresse finalement ! Le vaisseau de Kaymel Kan s’encadre dans ma verrière, face à moi. Je vois mon ami corsaire dans son siège. Hilare. Plus qu’hilare.

– Kaymel…
– Jondo ! me répond-il entre deux hoquets. Bon comment ça marche déjà ? J’ai des drones et un contrôleur de refuel.
– Tu n’as jamais ravitaillé ?
– Non, jamais encore eu l’occasion. Ça court pas l’espace les commandants aussi cons que toi.
– Rhaa ça va…

Je le vois se démener sur ses interfaces de contrôle. Les rides du rire au coin de l’oeil ont laissé la place à des rides sur le front. Un court moment, je crains qu’il me dégomme au plasma dans une fausse manip. Ça resterait un transfert d’énergie, mais pas un sauvetage … Soudain son visage s’éclaire et avec un grand sourire et un grand geste, il appuie sur un bouton.

Des chaffs sortent de sa soute. C’est joli. Mais ça n’est toujours pas un sauvetage. C’est à mon tour de rire à gorges déployées. J’en profite car s’il continue à galérer, ce sera mon dernier souffle. Soudain, un petit drone excité sort de sa soute, me cherche et se précipite sur ma soute. Le contact est violent, le transfert est rapide, et l’explosion du drone après usage déstabilisant. Il y a un petit côté sexuel qui me dérange dans cet échange de fluide.

Si l’honneur est perdu, ma vie est sauve. C’est l’inverse de la recette de la gloire mais bon. On s’en contentera pour aujourd’hui.

Journal de bord – Imperial Clipper “Con Soi Don Doc”
3301.07.15 – Biliri (Fan City)

C’est la panique à Kamadhenu. L’enthousiasme du fan club d’Arissa Duval-Lavigny, épris de justice (un peu) et de richesse (beaucoup) a provoqué une banqueroute mémorable. Plusieurs systèmes se sont rebellés, des factions mineures en ont profité pour se foutre allègrement sur la gueule dans la joie et l’Imperial Hammer.

Conséquence intéressante, tous les nobles et nobliaux du Palais s’agitent dans tous les sens, planquant leurs richesses et leurs possessions aux quatre coins de l’Empire pour échapper à l’impôt d’exception. Je n’ai jamais vu autant d’or passer dans mes scanners. Arissa ne m’en voudra pas. Après tout, je ne fais que collecter son impôt… Je lui verserai le tout … un jour …

Autre conséquence intéressante, tous les agents et comptables chargés de surveiller les agissements et les livres de comptes des Corsaires ont été rappelés par nos commanditaires pour des travaux plus importants. Comme corrompre des percepteurs et trafiquer des chiffres. Tous partis. La directive que je dois transmettre aux Corsaires se résume à peu de choses près à “Restez sages, nous prendrons contact dans deux mois”.

Comment dire … Les Corsaires ont un certain sens de l’honneur. Ils ont aussi un certain sens des affaires. Mais ils ont surtout une incapacité chronique à se conformer aux ordres et aux directives. « Je m’engage à respecter toutes les lois de l’Empire, et à n’en respecter aucune autre. Nous sommes l’as dans la manche, la main portant la dague cachée dans le dos, l’armée de l’ombre de l’Empereur. Nous ne serons pas là où on nous cherchera, nous frapperons là où personne ne nous attend. Nous sommes les Corsaires de l’Empire.»

Beau serment. Je pense que je le respecterai. Mais j’ai bien peur que dans deux mois, mon casier judiciaire ne trouve plus de reliure à sa taille…

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